Le tragique et la tragédie

C'est une question que nous avons peu travaillé, ayant davantage mis l'accent sur la comédie avec Le Mariage de Figaro. Voic une synthèse qui ne dit pas tout mais qui propose l'essentiel sur le registre tragique et sur le genre de la tragédie. 

Le tragique et la tragédie

Synthèse


 I - Qu’est-ce que le registre tragique ?

 

- Dans le langage courant, le mot « tragique » qualifie un évènement douloureux, une situation où la mort frappe, comme en témoignent parfois les gros titres des journaux : ex : « accident tragique », « il a eu une fin tragique », « une véritable tragédie ». Le mot « tragique » est alors synonyme de « terrible », « qui inspire une émotion intense ».   Le registre tragique s’appuie sur ce sens de départ mais va plus loin. Le registre tragique montre l’homme ou le héros est face à une crise insurmontable, impliquant des forces qui le dépassent, et qui ne peut se résoudre que par la mort. Le contexte du tragique est celui d’un sentiment d’impuissance des hommes devant les lois du destin.

 - Trois critères peuvent permettre de reconnaître le registre tragique dans un texte. S’ils ne sont pas toujours tous présents avec évidence, la reconnaissance d’au moins deux d’entre eux doit vous permettre d’appeler le texte ou l’œuvre « tragique » avec confiance :

 a- le dilemme tragique (la crise insurmontable dans laquelle « l’impossible se joint au nécessaire » selon l’expression de Jankélévitch. Le dilemme tragique est un choix dans lequel le héros est nécessairement perdant. Ex : Rodrigue dans Le Cid, texte 2 : l’amour contre l’honneur. Ex : Titus dans Bérénice texte 3, l’amour contre le pouvoir, Bérénice contre l’Empire. Dans un dilemme, les valeurs ou les principes qui animaient l’action du héros se retournent contre lui. Par exemple, le sens de l’honneur cher à Rodrigue se retourne contre son amour. Tout dilemme place le héros ou l’héroïne dans un état de déchirement ou d’hésitation profonde.

 b- l’intervention d’une force supérieure à l’homme (au-dessus de lui). C’est l’idée qu’une puissance bien au dessus des forces d’un seul homme entre en jeu dans l’intrigue tragique pour peser sur la destinée du héros et le contraindre. On parlera alors de fatalité (qui vient de fatum,i, : le destin en latin) Quelques exemples : un Dieu (chrétien ou mythologique) : ex : Vénus dans Phèdre. L’Etat (Rome dans Bérénice), la loi du code d’honneur dans Le Cid

 c- la présence inévitable de la mort au dénouement: il y a des morts dans le tragique et la mort est le dénouement inévitable ou à peu de choses près. L’intrigue conduit le ou les héros vers la mort malgré tous leurs efforts pour lutter contre ce destin.On notera deux exceptions célèbres qui évitent la mort au dénouement : Bérénice de Racine et Cinna de Corneille. Si la mort est évitée, elle a en revanche pesé comme un risque, comme une menace tout au long de l’intrigue.

- Chez le spectateur ou le lecteur, l’émotion correspondante est un mélange de terreur et de pitié. La situation du héros effraie mais elle inspire aussi de la pitié (ce pourquoi le tragique se marie bien avec le pathétique).

Remarque : de part cette définition, le registre tragique concerne un ensemble de textes bien plus vaste que les extraits de tragédies. On peut découvrir une intrigue tragique dans un roman, un poème ou un film, comme cela a pu être le cas dans Thérèse Raquin (voir l’étude du dénouement)

 

II - Qu’est-ce que la tragédie ?

 a- Un peu d’histoire littéraire

Il y a trois grandes époques de la tragédie.

  • L’Antiquité. La tragédie naît dans la Grèce antique, au Ve siècle avant J-C autour du culte de Dyonisos. On trouve à cette époque les premiers grands tragédiens comme Sophocle, Œdipe roi ou Euripide, Phèdre dont Racine s’inspire très directement. L’écriture tragique continue dans l’antiquité à Rome avec Sénèque.
  • Le XVIIe siècle classique. Le classicisme français se passionne pour la tragédie et en fait le genre le plus important du théâtre. Ex : les tragédies de Corneille puis de Racine. Les tragédiens du XVIIe s’inspirent des modèles de l’antiquité et vont parfois jusqu’à reprendre certaines intrigues.
  • La première moitié du XXe siècle. Probablement sous l’influence du traumatisme de la Première Guerre Mondiale (qui a redonné le sentiment aux hommes d’êre en conflit avec des forces supérieures à eux, le début du XXe siècle voit apparaître nombre de tragédiens comme  Giraudoux, La Guerre de Troie n’aura pas lieu, Anouilh, Antigone, Cocteau, La Machine infernale. Ils s’inspirent à la fois de l’antiquité et du classicisme.

Au-delà de cette période, on peut considérer que jusqu’à nouvel ordre, le genre de la tragédie est éteint au théâtre. La tragédie serait morte mais pas le tragique.

b- Peut-on définir la tragédie ?

- Elle est évidemment une pièce fondée sur la présence du registre tragique. Mais, au delà de ce socle, peut-on déterminer des points communs à toutes les intrigues de tragédie ?

 -  Au delà des différences, toute tragédie repose sur « une action noble » d’après Aristote dans sa Poétique. Par « action noble », il faut comprendre une intrigue noble, élevée. Cela signifie que la tragédie est un genre élevé qui prétend montrer l’homme dans ce qu’il a de grand, dans le bien comme dans le mal (Phèdre est grande jusque dans l’immensité de sa faute). Elle prend donc souvent ses sujets et ses personnages dans la sphère politique, dans l’espace du pouvoir. Ex : Phèdre est un reine, Rodrigue un des plus grands nobles d’Espagne, Titus un empereur, Bérénice une reine… Si on parle d’amour, de mariage, d’adultère dans la tragédie (comme on le ferait dans la comédie), c’est en abordant des passions sublimes (et non ordinaires) et des passions qui mettent en jeu et en péril le sort d’un Etat ou d’un pays. Ex : l’amour de Titus pour Bérénice peut changer le destin de l’Empire romain.

Conclusion : la vision de l’homme à travers les tragédies de Corneille et de Racine

Celui là (Corneille) peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci (Racine) les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l'on admire, et de ce que l'on doit imiter; il y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, remue, touche, pénètre.(...) L'on est plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel."

La Bruyère, Les Caractères, (1688)

 

 

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